A travers les steppes kazakhes

La mer est un caméléon, elle était d’un doux bleu-vert le matin du départ, d’un noire d’encre à la nuit tombée, grise avec des moutons blancs cette après-midi.

Notre bateau arrive à Aktaou à dix sept heures. La cérémonie d’arrivée prend un peu de temps, douane, fouille minutieuse des sacoches à la lampe torche, sur le quai et sous la pluie. A vingt heures, nous sommes à cinq cents mètres du port, autour d’une bière pour fêter notre arrivée au Kazakhstan… et surtout pour profiter du wifi disponible dans ce petit restaurant perdu dans la zone industrielle de la ville. Nous avons un message d’Aigul, elle habite dans le centre et peut nous loger cette nuit ! Nous pédalons une petite heure sous une pluie fine, le long de la mer que l’on devine plus qu’on ne voit.
L’appartement d’Aigul est très confortable. Trop même. On devait y rester une nuit, elle nous invite à prolonger notre séjour et nous y restons finalement trois jours. Nous passons une journée sur la plage avec ses collègues. Le but semble être de manger le plus possible : Plov, barbecue, gâteau, chaï, on mange toute la journée et on repart avec le plat encore à moitié plein. Voyager, c’est avoir un estomac extensible à l’infini.

Aigul a cuisiné un des meilleurs plov que nous ayons mangé jusqu’à maintenant !

 

Mosquée so shiny à Aktaou

Nous sommes attendues à Shetpe, à cent soixante kilomètres d’Aktaou. Deux jours de vélo à travers le désert. J’avais vraiment hâte d’y pédaler. Je savais que ça allait être le premier paysage vraiment différent de ce que j’avais pu connaître auparavant. Le désert, c’est donc, contre toute attente, du sable et des chameaux. Parfois des chevaux sauvages. La route est plate, longue et droite. Passée l’excitation des premiers troupeaux de chameaux, plus rien pour accrocher le regard, nous laissant tous le loisir de nous plonger dans un introspection profonde, une réflexion au sens fondamental de nos vies. Non en vrai on s’emmerde. Je dis « on », mais Elsa éprouve une étrange joie, que j’aimerai partager, à pédaler dans ce rien.

Arrivée imminente dans un village et surprise, il y a des virages !

 

Un poney ? Une vache ? Non ! C’est un chameau !

On croise tout de même quatre groupes de cyclistes, tous vont dans la direction opposée… vers le Sud. On échange des informations, ils ont hâte de voir la mer, des arbres, autre chose que ce désert. Dans deux jours nous comptons prendre un train, mais eux ont pédalé bien plus longtemps dans cette immensité. Nous sommes les seules à pédaler vers l’Est et les régions froides du Kazakhstan alors que l’hiver arrive. Ils n’ont croisé aucun cyclistes allant dans la même direction que nous depuis des semaines… Dans le monde du cyclo-tourisme, nous avons noté quelques ressemblances de trajet, et surtout des saisons où l’on croise plus de cyclistes que d’autres. Nous avons tout fait à l’envers. Pédaler en Turquie en été et au Kazakhstan en hiver. Tous les autres cyclo de notre génération sont en Asie du Sud-Est déjà et ont passé ces régions trop froides plus tôt dans l’année.

Pour trouver un lieu de campement, rien de plus simple. Un coup d’œil au compteur « Oula on a fait quatre-vingt quinze kilomètres déjà, on s’arrête là ? ». On quitte la route, on pousse les vélos quelques mètres dans le sable et hop on plante la tente. On cuisine rapidement et on mange dans nos duvets.

Nous arrivons finalement à Shetpe. Il est dix-sept heures, on a une faim de loup et plus de réserves. Avant d’aller à la rencontre de notre hôte, nous nous arrêtons dans un petit restaurant. Pour le prix d’une demie tasse de café à Paris, nous sommes rassasiées.
Baurjiran nous attend devant la gare. Malgré son anglais un peu spartiate, il est prof d’anglais. Il nous emmène dans sa classe où une dizaine d’élèves nous assaillent de questions pendant que le prof a le nez dans son téléphone portable. Deux autres cyclistes sont aussi dans sa classe, Marleen et Seraphin, un couple Allemand et Espagnol. Nous assistons aux dix dernières minutes de cours, mais eux sont déjà là depuis deux heures, à répondre aux mêmes questions qui tournent en boucle, faire des selfies… pendant que le prof reste toujours accroché à son téléphone portable et interrompt de temps en temps ses élèves sans crier gare pour nous poser quelques questions qui l’intéressent.

Arrivés à la maison, rebelote. Baurjiran nous laisse seuls dans une salle avec d’autres élèves. « C’est le cours du soir » nous dit-il avant de s’en aller sans plus d’explications. On a un peu le sentiment qu’il se sert de nous pour faire cours. Il vit dans une grande maison avec toute sa famille. Sa famille qui ne semble pas très heureuse de voir encore des étrangers débarquer. Depuis le début du voyage, c’est la première fois que nous nous retrouvons dans une maison dans laquelle on ne sent pas les bienvenues. On mesure la chance que l’on a eu jusqu’à maintenant ! Baurjiran semble simplement utiliser les étranger de passage pour son business. Il nous prend en photo et les envoie aux parents des enfants. Les étrangers, c’est très bon pour le business. Certes en échange, on dort au chaud ! Marleen et Seraphin partagent notre malaise. On s’entend bien, on aurait bien fait un petit bout de chemin ensemble, mais comme tous le monde, ils vont vers l’Ouest pour ensuite redescendre vers le Sud !

Il y a quelques mois, nous avons contacté Ilyas. Il vit à Astana et nous propose des petits jobs contre hébergement. Après plusieurs appels téléphoniques sur une ligne grésillante, on comprend que nous devons nous rendre à Taraz, à quelques mille deux cents kilomètres de là, un de ces amis nous y attendra. Nous savons que le train part à vingt-trois heures. Tel Vercingétorix boutant les anglais hors d’Austerlitz, nous bataillons toute la journée contre les forces de la nature et la dame du guichet, pour finalement ne pas obtenir notre billet. Finalement, le mieux sera de négocier directement avec le chef de wagon. Malin comme des lapins malins, nous nous sommes un peu renseignées sur les prix pratiqués et avons mis légèrement plus que le somme officielle dans un porte monnaie. En attendant le train, on se fait copain avec un monsieur que l’on nommera Gentil Monsieur a qui on explique notre projet, à savoir monter dans le train. Ce dernier va s’arrêter dix minutes en gare, nous aurons que peu de temps pour négocier, Gentil Monsieur pourra interférer en notre faveur.
Le train arrive. Gentil Monsieur explique. C’est trente mille Tengue, pour nous deux et les vélos. Mon œil ! On sort nos vingt mille Tengue et cinq roupies et on retourne le porte-monnaie, on a pas plus ! Le chef de wagon fourre les billets dans sa poche et nous pousse littéralement dans le train, et hop une main sur les fesses, avant d’y balancer les vélos sans ménagement. On a toute les peines du monde à lui enseigner les principes de la délicatesse. Heureusement, on ne déplorera qu’un phare cassé… et pas d’autres mains sur les fesses : on lui a fait les gros yeux.
Ces derniers jours ont été épuisants, et maintenant la perspective de passer quarante-huit heures dans un train avec un chef de wagon aussi…bref. Heureusement, Gentil Monsieur voit bien qu’on est crevées, il essaye de tout faire pour que ça aille mieux. Il nous note son numéro de siège, si on a un problème on vient le voir.
Dans notre compartiment, il y a madame Bidochon version Kazakh qui dort à point fermé, enfin pas pour longtemps. Notre très délicat chef de wagon lui enlève un de ces oreillers et la pousse hors du lit pour que nous puissions mettre nos bagages dessous. Le lit en face est occupé par un monsieur tout rond et tout sourire qui dort comme un bébé, sur le dos, son gros ventre dépasse de son t-shirt et il porte un bonnet trop petit sur la tête, ça lui donne un air de lutin. Avec eux, on se sent déjà un peu mieux. Nous occupons les deux couchettes du haut. J’avais imaginé m’endormir aussitôt couchée, mais non, il faut aussi le temps d’évacuer un peu le stress, puis doucement se laisser bercer par l’agréable rythme du train…Deux heures du matin, réveil en sursaut. Madame Bidochon est assise sur son lit, son Nokia 3310 vissé à l’oreille, elle hurle pour couvrir les ronflements du lit d’en face, qui eux-même couvrent déjà bien les bruits du train. Elle papotera comme ça jusqu’à quatre heures du matin. La scène est trop drôle pour s’énerver, je mets mes boules quies et me rendors.

Photo de classe avec Gentil Monsieur

Le reste du trajet se passe sans encombre. Gentil Monsieur vient de temps en temps nous rendre visite avec de quoi manger. Quand les vendeurs ambulants passent, il s’inquiète de savoir si on a des affaires bien chaudes. On est sûres qu’on ne veut pas des chaussettes ? Non vraiment, c’est gentil, mais on a des chaussettes dans nos bagages. Il fait cinq degrés dehors et trente dans le train. Les locaux ne font pas vraiment la différence et gardent manteaux et chapka à l’intérieur. Alors forcément quand on se promène en tong et en t-shirt ça les impressionne beaucoup.

Enfin ! Mme Bidochon fait un gros dodo !

Deux jours plus tard, nous arrivons à minuit en gare de Taraz. On fait nos adieux à nos amis du train, on échange nos numéros de téléphone. On a déjà un mal fou à discuter en mimique avec eux, alors par téléphone…
Nous voilà à nouveau emmitouflées, sur le quai avec nos vélos et on attend l’ami d’Ilyas qui, heureusement, ne tarde pas à faire son apparition. Il est venu avec un pick-up à l’arrière duquel on met les vélos. Beibit nous emmène dans l’hôtel tenu par sa famille. Aussi longtemps que nous voudrions rester à Taraz, nous y serons logées en échange de quelques heures de cours d’anglais aux deux filles de Beibit. Le lendemain de notre arrivée, il neige. Comme pour nous indiquer que nous avions bien fait de mettre le vélo et le camping de côté pour quelques temps !

 

5 Replies to “A travers les steppes kazakhes”

  1. Nous sommes bien contents de voir que vous vous faites de nouveaux petits amis. La vie à Chaville nous semble tout à coup un peu plan plan …

  2. Super reportage quand on se  »met dans le film » où l’on vit presque vos températures encore clémentes . Quelle civilisation accueillante dans chacune de vos étapes ! Certes les  »gabarits » montrés sur les photos n’ont pas l’air de pratiquer beaucoup de sport , à moins que ce ne soit les réserves avant l’hiver qui arrive . Good job et bonne roulade avec un pneu à crampons sinon ficèle.
    L.J

    1. Merci ! Et oui, toujours un accueil incroyable partout ou l’on va 😀

  3. On lit vos aventures en famille… Emile a les yeux qui brillent ! Bizous et continuez d’écrire c’est top.

    1. Merci ça nous fait trop plaisir ! Gros bisous à tous 🙂

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