Au bout de chaque rue, une montagne

« Au bout de chaque rue, une montagne. » C’est en ces mots qu’Elsa décrivit Karakol, sa ville natale. (Corrige la phrase précédente avec les termes suivants : « Grenoble » , « Stendhal »)

Nous laissons nos vélos et une bonne partie de nos affaires à Taraz et partons en bus, direction Karakol, au Kirghizstan. Nous avons accepté un petit job qui consiste à donner des cours d’anglais dans une école en échange d’un logement. A travers les vitres constamment embuées du mini-bus, nous apercevons les couleurs glaciales de l’hiver, du blanc éblouissant au bleu pâle.
Nous descendons de notre bus une trentaine de kilomètres avant la ville, car ce soir nous sommes accueillies par Abai. Il habite dans une petite maison dont il n’utilise que deux pièces : la cuisine et la chambre. Pourquoi ? Parce que ce sont les deux seules pièces chauffées de la maison ! Une cavité dans le mur adjacent aux deux pièces forme une sorte de four à bois. Côté cuisine, le tout est recouvert de plaques de cuisson. Côté chambre, ça forme une sorte de petit radiateur. Il fait quand même très froid alors on garde nos manteaux et nos bonnets à l’intérieur, comme dans beaucoup de maison kirghizes. Les tapis au sol et sur les murs représentent la plus importante partie du mobilier auxquels s’ajoute une table basse, un lit, un petit meuble et une télévision.
Il nous installe autour d’un thé brûlant, et feuillette son petit dictionnaire Russe/Anglais page par page. Dès qu’il trouve un mot utile à la conversation, il se lance. On combine avec nos très maigres connaissances de russe et on arrive à se raconter plein de choses. Abai fait partie de ces personnes avec qui on se comprend, la barrière de la langue n’est plus un problème.

Chez Abai avec son fils

Abai a trente-cinq ans, il élève des moutons et des chèvres, le matin il les emmène dans la montagne, le soir, il va les chercher. Entre temps, il prend des cours pour apprendre l’anglais. Il a quinze moutons. Cinq moutons blancs, neuf moutons noirs et un mouton noir et blanc. Et environ trente chèvres, noires, blanches et marrons. La laine des moutons blancs lui rapporte l’équivalent d’un euro vingt par kilo. La laine des moutons noirs ne se vend pas, il les élève pour la viande. Concernant le mouton noir et blanc, on ne sait pas trop quel va être son sort. La laine des chèvres, quelque soit leur couleur, lui rapporte trois fois plus par kilo que celle des moutons. La tonte se fait une fois par an, en avril. Les chèvres lui donnent aussi du lait avec lequel il fait des fromages, qu’il vend ensuite au marché. Enfin, il a une vingtaine de poules pondeuses. En ce moment, Abai est un peu chafouin, la veille, un loup a croqué un de ses moutons. Dimanche il ira donc au marché des animaux pour en acheter un nouveau. Le marché des animaux ? On peut t’accompagner Abai ? Il est un peu surpris, le marché des animaux ça sent mauvais, on en ressort les souliers tout crottés et il y a toujours un monde fou. Mais il accepte. On se donne rendez-vous dimanche matin. 
Il nous a préparé deux lits au pied du sien, ou plutôt deux énormes piles de tapis et de couvertures. Pas de drap, on coupe ce mille-feuilles en deux et on se glisse tout habillées dedans. Ça gratte, ça sent un peu la chèvre et on met un temps fou à se réchauffer vraiment. Mais quand on est logées par quelqu’un aussi attentionné et gentil qu’Abai, on oublie vite ces petits détails… bon, on sait aussi que le lendemain on sera logées dans une maison un peu plus moderne, on ne cache pas que ça aide un peu.

Le lendemain nous avons rendez-vous avec Zara dans l’école d’anglais qu’elle a créé il y a un an et où Abai étudie. En échange de quelques heures de cours par jour, nous sommes nourries et logées par une famille. Nous nous répartissons les neuf heures de cours de la journée. Les élèves sont, pour la plupart, très motivés pour apprendre l’anglais. C’est certes un peu difficile d’enseigner quand on parle pas la même langue, mais globalement on s’amuse bien !

Après l’école nous allons donc chez Nurislam, deux ans, Ramzan, cinq mois, et leurs parents. Papa est coiffeur et maman est femme au foyer. Ou « Superwoman » selon papa. Et effectivement il faut être superwoman pour courir toute la journée après un Nurislam déchaîné ! Heureusement Ramzan est plus calme, il passe le plus clair de son temps à sourire à tout le monde.

Pendant une semaine nos journées sont rythmés entre l’école, les courses poursuites avec Nurislam et les parties d’échec avec le papa.

Allez Nuri, rends le cavalier !

Samedi c’est l’anniversaire de Papy. Alors pour l’occasion, on égorge deux dindons fraîchement attrapés dans le jardin ! On cuisine des petits pains fris dans de l’huile (bursak) et le plat traditionnel (beshbamark). On notera que le plat traditionnel du Kirghizstan est le même que le plat traditionnel du Kazakhstan, à la différence que, pour notre plus grand bonheur, les kirghiz sont un peu moins regardants sur le type de viande utilisée, et ici, le cheval est donc remplacé par du dindon.

Dindon du jardin

Le lendemain, c’est dimanche ! Abai vient nous chercher comme promis, direction le marché des animaux. Sur un immense terrain à ciel ouvert, ça hennit, ça bêle et ça meugle dans tous les sens. Les vendeurs sont assis sur leur camion, leur grappe de cinq ou six bestioles terrifiées accrochées au pare-choc.

Jeune vendeur

Les acheteurs tâtent le cou, regardent les dents, soupèsent les pis avant de se décider. De temps en temps, un cheval pète les plombs, se cabre, envoie des coups de sabots, mais est vite maîtrisé. Au milieu de tout ça, des gamins vendent des bouts de ficelles qui permettent aux acheteurs de repartir avec leur nouvelle recrue. Parfois, un semi-remorque fend la foule, klaxon rugissant. Alors tout le monde se range, et étonnamment, il y a soudainement assez de place pour que le camion passe… Enfin, le marché aux animaux est aussi une belle occasion pour deux jeunes filles comme nous, toujours pas mariées à notre âge, de se trouver un mari. Nous devons refuser plusieurs demandes et déclarations enflammées, désolée monsieur, je pars demain à Bichkek et je n’ai jamais supporté les relations à distance !
Abai veut échanger sa paire de jumelles contre un mouton. Pendant une heure, on passe voir un par un tous les vendeurs…

On finit par aller voir les vendeurs qui sont un peu à l’extérieur du marché, mais celui-ci ne sera pas convaincu non plus

 

Et finalement, on trouve preneur pour la paire de jumelles ! Abai sort du marché triomphant !

Abai possède une petite Mazda dont le moteur fait un drôle de bruit. On charge le mouton dans le coffre, il fait trois petites crottes, et on démarre.

Trente minutes plus tard, nous voilà chez lui. Il faut maintenant aller chercher le troupeau qu’il a emmené, le matin même, dans la montagne. C’est l’heure de pointe, tout le monde va chercher ses animaux avant la tombée de la nuit. Pour reconnaître les siens, il a peint les cornes des chèvres et les fesses des moutons en vert. La plupart des bergers sont à cheval, Abai en achètera un l’année prochaine. En attendant, il parcourt la montagne à pied. Le troupeau s’est scindé en deux. Une partie n’est pas trop loin, le fils d’Abai, qui nous a accompagné, s’en occupe. Nous suivons notre ami à la recherche des sept autres. Depuis notre position, nous avons un point de vue panoramique sur toute la vallée. Nous voyons Karakol au pied des montagnes en face et le lac Issyk Kul, immense étendue d’eau salée. Les sept biquettes manquantes se sont tranquillement calées sur une falaise impraticable. Abai se place sur un rocher qui surplombe la pente et hurle, bêle de toutes ses forces et leur lance des cailloux pour les faire descendre vers la route. Pendant vingt minutes elles le regardent s’égosiller sans bouger. Puis tout d’un coup, éclair de génie, elles semblent comprendre et se dirigent vers la vallée !

Abai tente de communiquer avec ses chèvres

Abai nous recommande de rentrer par le chemin que nous avions pris à l’aller, plus praticable que celui qu’il va prendre pour rattraper ses chèvres. On fait demi-tour et on se retrouve tous à la maison.

4 Replies to “Au bout de chaque rue, une montagne”

  1. Superbe récit. Que de beaux souvenirs, il vous restera.

  2. francoise, la garde dit : Répondre

    nous vous souhaitons un bon noël, et nous attendons la suite de vos péripéties.
    nous vous embrassons.
    Famille Allamel, (au complet)

  3. Ben les blanches oÔossi !

  4. Plaisanteries mises à part, super récit !

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