Bakou nous mène en bateau

Elsa est sur un bateau

Nariman vit dans un grand appartement au dix-neuvième étage d’une tour, à quelques kilomètres du centre de Bakou. Il a voyagé, surtout en Europe, un peu à vélo, beaucoup en stop. Avant d’aller vivre un an en Angleterre, il était, comme la plupart des Azéris, très nationaliste. Désormais il se sent plus ouvert et a un regard très critique sur son pays. L’Azerbaïdjan est en conflit avec l’Arménie, les frontières sont fermées, les échanges impossibles. Nariman est très curieux de voir les photos que nous avions prises de ce pays voisin, car à la télé le gouvernement montre toujours les mêmes images, probablement tournées à l’époque soviétique. “Est-ce qu’ils ont des belles voitures ? Est-ce qu’on peut voir des immeubles comme celui dans lequel nous habitons ? Que disent les arméniens à propos de nous ?”. Il veut savoir lequel des deux pays nous a le plus plu. Quelles sont les principales différences ? Globalement, nous avons trouvé l’Azerbaïdjan plus moderne que l’Arménie. Mais une répartitions des richesses toute particulière… On a souvent le sentiment que le pays est enrobé d’un joli papier doré qui enferme une réalité plus grisâtre. A l’échelle d’une ville c’est une monumentale statue à l’entrée d’un somptueux boulevard lorsque les rues secondaires sont tout en cailloux et en poussières, bordées de maisons en ruines. A l’échelle du pays, c’est la capitale, Baku, ses immeubles ultra-modernes dopés aux pétro-dollars qui dominent les campagnes en piteux état.

On retrouve le temps d’une soirée Gauthier, avec qui nous avons pédalé en Arménie. On devait rouler ensemble au Kazakhstan, mais nous devons rester deux semaines sur place pour qu’Elsa termine sa série de vaccins. Nous ne voulons pas retenir Gauthier, il part devant en éclaireur, on se retrouvera peut-être sur la route.

On reste donc chez Nariman. On en profite pour se reposer vraiment. Plusieurs jours sans pédaler, sans avoir à chercher de l’eau potable ou un endroit où passer la nuit c’est l’pied ! On se lance dans un grand nettoyage de matériel : vélo, matelas, draps, sacoches… On va faire du shopping aussi, mais pas de folies : moufles et veste de ski, l’hiver approche et au Kazakhstan ça ne rigole pas ! Pour ma part, je n’ai toujours pas trouvé de bon pneu. Depuis Erevan, je roule avec un pneu bas de gamme renforcé avec des bandes anti-crevaisons et je trimbale mon ancien pneu dans l’espoir de le réparer. Je décide donc de coller à l’intérieur de ce pneu usagé une vieille chambre à air, y ajouter une bande anti-crevaison et de tester ce nouveau montage.. affaire à suivre.

Nariman nous propose d’aller voir un lac le week-end prochain. Il invite aussi un ami, Rovshan. Comme Nariman, Rovshan a beaucoup voyagé en Europe. Il est très attentif et traduit la moindre conversation qu’il peut avoir en Azéri. La veille du départ, nous nous retrouvons autour d’une bière dans un pub du centre-ville. On discute chasse à l’ours. Le lac que nous visons se situe dans des montagnes réputées pour abriter loups, ours et chacals…
Nous partons de Baku samedi en début d’après-midi. Deux heures de bus et quinze minutes de l’indispensable Cay Break (on prononcera « chaï break », la pause thé) plus tard, nous voilà à Ismaïly. Il est dix-sept heures trente, nous trouvons notre lieu de campement une petite heure plus tard, deux kilomètres après l’entrée du parc national où se trouve le lac. Rovshan campe pour la première fois, mais Nariman est un professionnel, il fait les choses dans les règles. Sa tente est parfaitement orientée, porte tournée vers le feu de camp. Il taille consciencieusement des bouts de bois sur lesquels il pique des rondelles de pommes de terre et des saucisses. Même régime pour le pain. Tout ce petit monde, nous compris, chauffe doucement autour du feu. On passe une soirée formidable, L’odeur du pain chaud et des saucisses grillées nous font totalement oublier la présence des loups ou des ours dans les parages, le son de nos voix, quelques bons fou rire et le crépitement du feu en bande son.

 

 

Le lendemain matin, réveil à huit heures par la voiture du gardien du parc. Je sors la tête de la tente et j’aperçois Rovshan qui va à sa rencontre. Parfait, on laisse faire. Cette sortie avec nos deux amis azéri est tellement plus reposante que ce que nous vivons habituellement. On se rend compte que communiquer sans cesse, quasi systématiquement avec des gens qui ne parlent pas anglais, nous prend beaucoup d’énergie. Ici, Nariman et Rovshan gèrent la communication et nous traduisent tout. On voyage en première classe. Je ressors la tête de la tente, le gardien est parti, Rovshan est mort de rire, il tient dans la main des gros pains et des œufs. Le gardien est venu nous apporter le petit-dej ! On y croyait pas vraiment, mais la veille, on lui avait dit que nous avions oublié de prendre de quoi manger pour la matin.

Une sacrée équipe que voilà !

Ce qu’on n’a pas précisé au gardien, c’est que l’on n’avait rien prévu pour midi non plus. Ce n’est pas bien grave, avec les œufs et le pain, on s’en sortira, mais on ne doit pas traîner. La randonnée longe une rivière. Ou plutôt fait corps avec la rivière puisque nous marchons carrément dans son lit partiellement asséché. Quelques kilomètres plus loin ce sentier naturel devient une cascade, nous faisant emprunter un chemin beaucoup plus pentu. On avance à quatre pattes en s’accrochant à des racines… quand on en trouve. Pas très académique. Plus on avance et plus on se demande comment on va pouvoir descendre cette pente qu’on arrive à peine à grimper.
Finalement, après quelques bonnes frayeurs nous retrouvons un chemin un peu plus praticable qui nous mène droit au lac. C’est un petit lac, l’eau lisse et grise reflète les arbres noirs qui ont quitté leurs feuilles d’automne pour une tenue plus seyante à la saison, laissant un épais tapis orange et brun au sol. Une dizaine d’hommes prépare un barbecue. Évidemment, ils nous proposent un thé chaud. Quelques uns d’entre eux viennent de Baku, les autres habitent au village en bas. Nous sommes impressionnées par leur organisation, ils ont même apporté l’énorme théière traditionnelle, le samovar ! Pour cuire la viande de chèvre, tuée le matin même, ils ont disposé deux énormes rondins de part et d’autre des braises. Les brochettes reposent sur les deux rondins.

Barbecue

La quantité de viande me semble impressionnante, je ne pensais pas qu’il y en avait autant sur une chèvre. Ils nous invitent à partager leur repas. A la fin du festin, il reste encore de quoi nourrir cinq personnes au moins ! Justement, un petit groupe de randonneurs arrive. Sans attendre, l’un des cuistots attrape la marmite et la met dans les mains de nouveaux arrivants, et voici le reste du pain et du thé ! On les soupçonne d’avoir volontairement apporté le double de ce qu’ils étaient capable d’avaler, par pure générosité.

Pique-nique façon Azéri

Nous entamons la descente doucement. Chaque pas nous prend un temps infini. Nariman fait même une chute des plus impressionnantes avec back-flip à en faire pâlir de jalousie les meilleurs gymnastes. Nous sommes vite rattrapés par nos cuistots qui étaient restés un peu plus longtemps sur place. Le doyen du groupe, soixante-cinq ans, chaussures en plastique, et le petit jeune de douze ans arrivent en courant et ne déplorent aucune glissade. C’est certainement le meilleur moyen de descendre une telle pente, mais celle-ci est extrêmement longue, pas le droit à l’erreur. Les autres arrivent sur le même rythme, et voyant notre difficulté, ils restent patiemment à nos cotés, nous trouvent les meilleurs chemins, déplacent même quelques rondins pour créer des rambardes de sécurité.
On fera le retour avec eux jusqu’à Baku puisqu’une partie d’entre eux s’y rend en mini-van, il y a largement la place pour quatre personnes de plus !

Nous profitons encore quelques jours du confort de l’appartement de Nariman avant de continuer notre route.

Pour rejoindre la Kazakhztan, nous devons prendre un bateau pour traverser la mer Caspienne. C’est un navire de frêt qui fait la navette entre Baku et Aktau. Pas d’horaire établi, le bateau part quand il est plein. La seule façon d’être sûr de ne pas le louper est de se rendre au port tous les jours. Mais Nariman est un habitué, il accueille beaucoup d’étrangers qui choisissent la même option. Il a le numéro de téléphone de la personne qui peut nous renseigner. Il lui a demandé de nous appeler dès que le bateau partait. Mardi, appel du port, le bateau part aujourd’hui, il faut que nous soyons au port cette après-midi. A peine avions-nous bouclé nos sacoches que…fausse alerte. Le bateau ne partira pas. Le lendemain à dix heures le téléphone sonne. Nous devons être au port à midi, le bateau part dans l’après-midi. On est déjà quasi prêtes, et à midi, on achète les billets. On nous dit de revenir vers dix-sept heures pour commencer l’embarquement. Sages comme des images, nous sommes de retour avec trente minutes d’avance et nous patientons dans la salle d’attente. Il y a déjà du monde, trois autres passagers partent aussi pour Aktau, les autres prennent le prochain bateau pour le Turkménistan.
Deux heures plus tard, nous sommes toujours sages comme des images et toujours pas embarquées. Finalement le bateau partira à vingt-trois heures. Vingt-trois heures sonnent, toujours pas de bateau. On part en quête d’information, les agents du port sont unanimes « Kazakhstan ? niet ». Zut, le Kazakhstan n’existerait plus ? Panique à bord ! Après une heure d’une enquête digne des plus grands détectives, on finit par comprendre, via le dispatcher que Nariman arrive à joindre, que le bateau n’est toujours pas entré au port, il rentrera que dans quatre ou cinq heures. Ensuite il faut compter encore cinq heures pour charger le bateau. Au minimum il part demain matin, au maximum…ça peut prendre plusieurs jours. Nous pouvons dormir sur d’inconfortables sièges dans la salle d’attente, mais préférons pédaler dix kilomètres, sous la pluie et dans un trafic beaucoup trop intense à une telle heure, pour retourner dormir chez Nariman. Le dispatcher nous appellera quand le bateau arrivera.

On laisse notre matelas dans la salle d’attente pour que les plus âgés puissent passer une nuit un peu plus confortable.

A deux heures du matin, nous voilà au dodo. Une heure plus tard, le dispatcher appelle. Nous devons être au port à sept heures. Cinq heures du matin, le dispatcher change d’avis « The boat is loading, come now ». Cinq heures quinze, les rues de Baku sont vides, on aimerait bien profiter un peu plus de cette agréable balade nocturne dans la ville endormie, mais on fonce, on ne veut pas louper le bateau. Six heures et demi, contrôle des douanes. Salam, rien à déclarer, bye bye Baku. Sept heures nous sommes sur le pont. On a de la chance, on a une cabine pour nous. On rattrape notre nuit trop courte, le bateau fini par lever l’ancre à onze heures.

Nous sommes finalement sept passagers « touristes ». Un couple de russe et trois azerbaïdjanais. Le reste sont les conducteurs des camions chargés sur le bateau. Ces derniers sont un peu intrigués par deux filles qui voyagent seules. L’un d’eux souhaite certainement approfondir nos passionnantes discussions, il nous demande notre numéro de cabine. On refuse, ça fait bien rire les autres !
Très vite après le départ on ne voit plus la côte. Il n’y a plus que les nuages, la mer, l’odeur du fioul et le bruit étouffé des machines.
La traversée dure une trentaine d’heures. Je partage mon temps entre regarder l’horizon sur le pont, regarder l’horizon depuis la cabine et regarder l’horizon depuis la salle commune. Après discussion avec un vieux loup de mer édenté, ancien militaire dans la marine soviétique, la mer est très calme pour la saison… ça ne m’empêche pas de ressentir un léger mal de mer sur toute la durée du voyage.
Le Bastakar Fikret Amirov est un navire de transport de frêt. D’après le nombre de camionneurs, on en déduit qu’il peut transporter, en plus de nos deux vélos chargés, au moins vingt-cinq camions. Autant dire que ce n’est pas de la gnognotte. L’espace alloué aux passagers est relativement restreint, mais tout de même assez grand pour jouer à cache-cache avec notre ami camionneur alcoolique et avide de discussion. En plus de notre cabine, nous avons accès à un espace commun où sont servis les repas, une partie du pont inférieur et supérieur.
La nuit tombe vite, le pont n’est éclairé que par les lumières des cabines passagers. Pas un rayon de lune ne filtre à travers les nuages. Le navire semble s’enfoncer dans une nuit noire épaisse et un peu angoissante. Je ne vois plus l’horizon, notre cabine est surchauffée, la mer s’agite, mon sommeil aussi, je rêve de naufrage…

3 Replies to “Bakou nous mène en bateau”

  1. Magnifique les filles !
    Vous nous faites vivre l’Essentiel et ça fait du bien !
    Bonne route, bonne mer, bonne continuation à vous.

  2. Bonjour à vous deux , je suis Eric de Nantes , je vous suis vraiment tous les quatre depuis la Grèce . J’ai constaté votre séparation depuis la Turquie . Je suis les périples de Marion et Gael actuellement en Thaïlande. J’ai beaucoup apprécié votre texte sur l’Azerbadjan , tres bien écrit et captivant.
    Merci , bon périple au Kazasthan , au plaisir de vous lire, en attendant ‘des photos.
    Eric

    1. Merci Éric, ça nos fait très plaisir d’avoir d’aussi fidèle lecteur !

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