Voyage en transsibérien, ou l’apprentissage de la paix intérieure

Sur le quai du transsibérien, à Omsk

Nous partons pour neuf jours de trajet en bus, train et bateau. Malgré un conducteur de bus un peu bougon de devoir embarquer deux vélos aussi chargés, les quinze heures de voyage d’Astana jusqu’à Omsk, en Russie, se déroulent sans encombres.
Nous avons six heures d’escales pendant lesquelles nous devons pédaler les douze kilomètres qui nous séparent de la gare où nous prendrons notre premier train. Facile, il fait seulement moins douze degrés, après les moins trente-sept d’Astana, on se sent en été !

A la gare, nous devons acheter le complément de billet qui nous permettra de voyager avec nos vélos. A la vue de nos montures, les dames du guichet tentent de nous faire quelques misères… ça ne dure pas longtemps, elles se rendent vite compte de nos mines désespérées et tout se déroule alors comme sur des roulettes. Elles nous accompagnent sur le quai et s’occupent de la partie que nous redoutons toujours : la négociation avec le chef du wagon. Qui d’ailleurs cette fois est une très souriante cheffe de wagon qui ne voit aucun problème à ce que nos vélos soient confortablement et très délicatement installés dans un espace entre deux wagons.
On a un peu compliqué les choses en réservant les couchettes les moins chères de la troisième classe, à savoir deux couchettes en hauteur dans le couloir. Sur ces couchettes, on ne peut pas s’assoir, on est obligées de demander à d’autres passagers de nous léguer un coin de la leur en journée. Mais on se fait vite des copains et on a de la place. Bref, nous naviguons dans un nuage de bonheur, le train file de toute sa puissance, à cinquante kilomètres/heure donc, à travers la Sibérie. Le paysage n’a rien à voir avec les steppes kazakhes. C’est certes enneigé, mais nous traversons des montagnes et des forêts, des grandes villes et des villages, c’est d’hiver mais varié. Nous sommes vraisemblablement dans un train neuf, tout est propre, même l’air des toilettes nous semble respirable ! On reprend goût au voyage en train !

A l’imprononçable ville d’Irkoutsk, nous nous octroyons une petite journée de pause. En notre qualité de cyclo-touristes, nous sommes logées gratuitement dans l’auberge de jeunesse de Grigoriy. Nous arrivons en début d’après-midi et repartons le lendemain à l’aube. Pas le temps d’aller voir le lac Baïkal, nous nous contentons d’une longue balade en ville.

Petite maison Russe

Mais zut, nous nous rendons compte un peu tard que nous avons un petit problème technique. Nous avions bien réservé et payé nos billets de train avec supplément vélo sur le site de la compagnie, mais le supplément vélo ne nous a jamais été envoyé. Nous passons une nuit aussi blanche que stressante pour essayer de résoudre le problème, en vain. Nous nous couchons finalement à quatre heure du matin, le réveil sonne une heure plus tard, et nous filons à la gare. Nous avons une heure et demie d’avance sur l’arrivée du train, celui-ci reste ensuite trente minutes à quai. Je surveille les vélos et Elsa va négocier nos billets à coup de Google Traduction et de petits dessins. Une heure plus tard, toujours pas de billets. Le stress et la fatigue de la veille n’arrangeant rien, je suis au bord de la crise de nerf quand je décide de rejoindre Elsa.
Je la retrouve fulminante, devant une dame du guichet qui passe des coups de fils à toute la planète pour tenter de résoudre notre problème qui dépend visiblement d’autorité supérieure. Si rien ne bouge il va falloir sortir le grand jeu, faire une scène, expliquer que nos visas ne nous permettent pas de louper ce train… Le temps passe, les billets n’arrivent pas contrairement au train qui entre en gare. Le quai n’est pas tout près, je décide de partir à la rencontre de notre chef de wagon avec mon vélo, Elsa me rejoindra dès qu’elle aura les billets pour les vélos. D’habitude je n’arrive jamais à porter mon vélo dans les escaliers, cette fois-ci je dévale et monte à la volée les trois escaliers qui me séparent du train.
Voiture seize, à l’autre bout du quai évidement. Notre chef de wagon est patibulaire mais presque, il me dit de me rendre voiture douze. Drift, dérapage, demi-tour sur le quai verglacé. J’aperçois Elsa qui arrive, des tas de paperasses dans les mains. Voiture douze, le chef nous dit de nous rendre voiture seize. Ha l’humour russe ! Ok monsieur, mais tu viens avec nous pour régler le problème avec ton copain ! Il nous accompagne, et les deux bonhommes épluchent nos passeports, nos billets, nos billets vélos et le petit mot manuscrit que la dame du guichet a donné à Elsa. Dame du guichet qui débarque sur le quai d’ailleurs. Tout ce petit monde parlemente, nous pause des tas de questions en russe. On ne comprend pas ce qu’ils disent mais on voit bien qu’ils ne sont pas très contents. Ce n’est pas vraiment étonnant en fait, selon le règlement, on aurait dû démonter nos vélos et les mettre dans des sacs ou une boite en carton…

Enfin, on finit par nous faire signe de monter. Comme d’habitude dans ce genre de train, on cale nos vélos entre deux wagons et on s’installe.

Girafe a le bout du nez qui gèle !

Nous sommes l’objet de l’attention de tous les passagers qui ont dû suivre nos petites péripéties par la fenêtre. Un groupe de gars dans le carré près du notre ne nous lâche pas des yeux. Ils ont des gueules un peu cassées de taulards. Notre chef de wagon passe vérifier que tous le monde est bien à sa place. Il en profite pour annoncer à la cantonade qu’on est des touristes, avec deux vélos et qu’on va à Vladivostok. Éclat de rire général, on ne saisit pas bien, encore de l’humour russe ?
Lorsqu’une dame qui vend des beignets passe dans le wagon, il nous fait signe d’en manger, ça nous fera avoir des seins plus gros ! L’homme ne parle que russe, mais il sait très bien se faire comprendre quand il s’agit d’expliquer ce genre de choses. Voilà, petit tips gratuit, finit le botox les girls, le secret c’est les beignets au chou ! Évidemment, re-éclat de rire général, on est tombées sur le roi de la blague, ça va être one man show dans le wagon !

Enfin bref, on souffle, on se détend et on essaye de rester éveillées pour apercevoir le lac Baïkal par la fenêtre. Il finit par apparaître, grand, gelé et recouvert de neige… on dirait la steppe Kazakh, impression de déjà-vu ? Un peu déçues, trop fatiguées pour tenter d’en voir plus, on s’endort.

Alors voilà, on se dit « Super ! Des steppes Kazakhes, deux jours qu’on en avait pas vu, où sont les chameaux ?! » Et bah non, choquées et déçues, le lac Baïkal.

Dans chaque wagon, il y a deux chefs, l’un pour le jour, l’autre pour la nuit. Notre patibulaire chef est donc remplacé pour la journée par sa collègue, une véritable pit-bull blonde, visiblement constamment en état d’énervement total. Cette dernière vient me réveiller et me sort un long monologue en russe. Après trois mois en Asie Centrale, on peut saisir quelques mots, elle est donc persuadée qu’on comprend très bien… et donc que je me moque d’elle lorsque je lui fais signe que je ne comprends pas sa requête. Elle s’énerve, hurle de plus en plus fort. Une de ses collègues vient à la rescousse, et via quelques mimiques m’explique simplement qu’il faut que nous démontions les roues des vélos. On s’exécute. Mais petit problème, la roue avant d’un des vélos est impossible à retirer, le boulon est trop serré et même avec l’aide de gros bras on tord la clé plus qu’on ne bouge le boulon. Je retourne voir la cheffe de wagon pour lui montrer le problème. Elle continue à croire que je me moque d’elle et que je feins de ne pas comprendre. A chaque mot que je saisis ou que j’arrive à articuler elle me pointe du doigt en criant un ‘AHA’ triomphant, persuadée de m’avoir prise en flagrant délit de maîtrise du russe. Ha, si elle croit qu’elle m’aura par la flatterie !
Pour conclure, elle me menace d’une amende et m’explique que la police va venir. « Est-ce que la police pourra nous aider à desserrer le boulon ? » tente-je, pleine d’espoir, via Google Translate. Sensible à mon humour et soucieuse de m’introduire aux mœurs et coutumes de la police locale, elle dit « Polizia ? » puis se lance dans une imitation très explicite d’un acte un peu trop intime à mon goût… Je vais me rasseoir. Le trajet risque d’être un peu long.

Transport de glaçon
Transport d’enfant

En classe économique, il y a cinquante-quatre couchettes dans un wagon. Il n’y a pas de compartiments fermés, c’est un gigantesque dortoir de lits superposés.

Vue depuis notre couchette

A une extrémité, il y a la cabine des chefs de wagon, les toilettes et le samovar. Le samovar est un gros chauffe-eau qui distribue de l’eau bouillante pour préparer thé, café ou nouilles. Comme il n’y a pas d’eau potable dans le train, on boit du thé à longueur de journée. A l’autre extrémité, près des soit-disant pires couchettes de la rame, les n°37 et 38 que nous avons prises car moins chères, une porte donne sur d’autres toilettes et à l’entre-wagon où sont stockés nos vélos sous la surveillance des fumeurs clandestins. Il est interdit de fumer dans le train, alors ces derniers aspirent leurs cigarettes en trois grandes inspirations avant de retourner à leur couchette.

Nous rencontrons John Kim, qui nous donne un petit cours particulier de coréen.

La plupart des autres passagers descendent avant nous, d’autres montent. Seuls quelques-uns, dont le groupe de taulards et le sosie de Vladimir Poutine, feront le trajet avec nous jusqu’au bout.

Le second jour nous faisons un tour au wagon restaurant. Nous traversons les secondes et premières classes pour arriver à la voiture-bar. Avec littéralement, un bar, de la musique et des serveuses qui se font visiblement embêter par un groupe de quatre ou cinq hommes complétement saouls. Une des serveuses part en pleurant. Les hommes se calment un peu. Nous nous installons à une table et forcément, ils viennent un peu discuter avec nous. « Haaa devotchka Fransuzki ! Velosipeit ! » C’est pas possible ! Même eux sont au courant qu’il y a deux françaises avec des vélos dans ce train ?? Ils ne sont pas bien méchants et trop saouls pour vraiment nous embêter, on se débarrasse d’eux facilement.

Après trois nuits, nous arrivons enfin à Vladivostok ! On range nos affaires dans la rame à moitié vide désormais.
Trop heureuses d’être enfin arrivées, on en oublie de stresser pour d’éventuels flics qui nous attendraient à la sortie du train… et tant mieux car personne ne nous attend. On remonte tranquillement nos vélos sur le quai, désormais complétement vide, devant le « End point of the Trans-siberian railway ».

6 Replies to “Voyage en transsibérien, ou l’apprentissage de la paix intérieure”

  1. Ouf !
    C’était stressant ce voyage en train même pour le lecteur !
    Respect 🙏

    1. Oui je partage, haletant !

  2. Quel délire cette traversée ! Vous devriez peut-être faire un stage de sport de combat en Corée, il doit bien y avoir un karaté local …

  3. i wish to read your adventures 🙁

  4. Oh, those russians – comme disait si bien Boney M.

  5. Superbe voyage. Vos photos sont magnifiques. Cela donne envie.

Laisser un commentaire